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Chroniques

Quelques précurseurs :

Le président de Robien au siècle des lumières, Marbode de Rennes et ses lapidaires, Le baron et la baronne de Beausoleil et la prospection minière.


Géologie et archéologie bretonne: Le Président de Robien (1698-1756), un précurseur au temps des Lumières

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Christophe-Paul de Robien, baron de Kaër et vicomte de Plaintel, Président à mortier au Parlement de Bretagne et membre de l'Académie des Sciences de Berlin fut, dans la Bretagne du siècle des Lumières, un historien, un naturaliste et un collectionneur dont la renommée dépassait largement les limites de la province. Le Président nous a laissé des collections et une bibliothèque fabuleuses qui ont constitué le noyau fondateur de la bibliothèque municipale et des musées de Rennes. Ses écrits sont peu nombreux mais il est l'auteur d'une monumentale "Description historique et géographique de la Bretagne", laissée inachevée à sa mort et qui a été éditée en 1974.
Découvreur et descripteur de monuments mégalithiques importants, tels que ceux de Locmariaquer (56) et de La Roche-aux-fées (35), il sera le premier à considérer les tumulus et les dolmens comme des tombeaux gaulois, rejetant ainsi l'attribution au romains couramment admise à l'époque
En 2001, G. Aubert a publié un ouvrage important qui a nourri le présent essai et qui nous permet d'avoir une vue d'ensemble de l'activité du Président et de la place qu'il a occupée parmi ses contemporains.

La famille de Robien

La famille de Robien a été représentée au Parlement de Bretagne de manière continue pendant 129 ans, soit 4 générations. L'entrée de la branche aînée des de Robien au Parlement de Bretagne, en 1655, marque le début d'une série où les Présidents à mortier se succèdent de père en fils..
Christophe-Paul de Robien est né au Château de Robien, près de Quintin (22) le 4 Novembre 1698. Nommé Conseiller au Parlement à 22 ans, il est Président à mortier en 1724
Les demeures les plus fréquentées par le Président restent le château familial de Robien, le château du Plessix de Kaër, près d'Auray et, surtout, son hôtel particulier, acheté en 1699 par son père. Situé rue aux foulons (actuellement rue Le Bastard). C'est au 3ème étage de cet hôtel que sera abritée la majeure partie des collections.

Les collections du Président de Robien

En 1756 , Christophe-Paul de Robien meurt à Rennes. Par son testament il lègue une partie de ses biens, dont ses collections, à son fils qui émigre en 1791. En application de la législation sur les biens des émigrés, les collections sont saisies et seuls les objets d'art et de sciences sont réservés, le reste étant vendu.
Les collections de Robien sont entreposées dans l'église de la Visitation en 1793. En novembre de la même année l'église de la Visitation est transformée en hôpital et les collections saisis chez les émigrés et dans divers couvents sont entassées dans les cellules et les couloirs du couvent des Carmélites. Propriété de l'Etat jusqu'en 1794, les collections des émigrés sont ensuite confiées aux administrations de districts qui procèdent aux inventaires. En 1805 la propriété des collections est transférée à la ville de Rennes. La bibliothèque du Président constituera le premier fonds de la Bibliothèque municipale.
Outre la rareté des sources utilisables, un certain nombre d'évènements rendent la reconstitution de l'état initial des collections du Président très mais c'est lors des multiples déplacements que de nombreuses pièces de la collection ont été perdues et dispersées (Tableau 1).
En 1841, les collections de géologie de la toute nouvelle Faculté des sciences de Rennes ont été constituées en partie sur la base d'un prélèvement sur les collections stockées, à cette époque, dans les greniers du Présidial (Hôtel de Ville). L'examen des inventaires disponibles montre très clairement que la majeure partie des pièces du cabinet a été transférée à la Faculté des sciences où elle s'est trouvée diluée, en particulier dans l'importante collection provenant du Muséum national. Les échantillons ont probablement été étiquetés, mais vraisemblablement sans mention de l'origine des fonds d'origine et, dans les collections actuelles de l'Université de Rennes1 il est impossible de les identifier.
Le reliquat du cabinet de Robien rejoint le Musée de géologie en 1870 et reste sans gestionnaire de 1876 à 1887, l'établissement étant privé de conservateur pendant toute cette période. T. Bézier, nommé conservateur en 1887, procède alors à l'étiquetage des pièces en mentionnant leur collection d'origine.
Pendant la seconde Guerre mondiale, après la destruction partielle et la fermeture du Musée de Rennes, les collections sont transférée à l'Institut de géologie. Actuellement les quelques rares pièces (moins d'une dizaine) provenant avec certitude du cabinet de Robien sont celles qui possèdent encore leur étiquette établie par T. Bézier, et celles qui ont été figurées par le Président.

Le nombre d'objet rassemblés dans le cabinet d'histoire naturelle du Président est estimé à plus de 7000 (Tableau 2). Ils s'agit essentiellement de fossiles au sens de l'époque, de végétaux et d'animaux .
Pour l'essentiel, les pièces du cabinet de Robien ont été acquises par le Président qui apparaît ainsi comme le seul "curieux" de la famille et l'un des rares du milieu parlementaire rennais. L'héritage de son père concerne surtout les livres, et les acquisitions de son fils, postérieurement à 1756, sont très modestes.
Les échantillons rassemblés dans le cabinet proviennent de toutes les contrées du Monde avec cependant une nette prédominance de l'Europe.

Les écrits scientifiques du Président de Robien

Les écrits scientifiques de Christophe-Paul de Robien sont très peu nombreux:
* Dissertation sur la formation de trois différentes espèces de pierres figurées qui se trouvent dans la Bretagne
* Nouvelles idées sur la formation des fossiles
* Description historique et géographique de la Bretagne.
Les deux premiers ouvrages ont été imprimés en 1751 en un seul volume de 155 pages. La Description…, inachevée en 1756 à la mort du Président, a été éditée en 1974.
La "Dissertation .....", très courte, est consacrée à l'identification des pierres ayant servi à la construction d'un manoir près de Rennes et à la description de la chiastolithe des Salles de Rohan (56) et de la staurotide de Baud (56). Le Président a été frappé par la ressemblance des sections de chiastolithe avec les figures du blason des Rohan et utilise le terme de mâcle.
Les "Nouvelles idées...." sont beaucoup plus ambitieuses et s'appuient sur l'étude des très nombreuses pièces de la collection. Le Président présente une classification du monde minéral qui n'est que le prélude à la partie la plus importante de l'ouvrage, consacrée à l'histoire de la planète.
Prudemment, le problème de l'âge de la Terre n'est pas abordé et la Bible reste la référence incontournable en ce qui concerne la naissance de la planète. Le Déluge est tenu pour responsable de l'empilement des couches de sédiments et les montagnes sont le résultats de la colère divine. Le Président prend par contre ses distances avec ce qui est encore, en ce milieu de XVIIIe siècle, la position officielle de l'église. C'est ainsi qu'il place le soleil au centre de l'Univers et considère, comme Fontenelle, que les planètes ont pu être habitées et le sont peut être encore.
La " Description ....." a, semble-t-il, été rédigée en plusieurs étapes, mais la majeure partie du travail date de la période 1727-1737. Le texte a été repris et complété en 1754 et 1755 et la préface est datée de 1751.
Seule la 3e partie, Description historique et naturelle de la province de Bretagne est presqu'entièrement originale et constitue la première histoire naturelle de Bretagne et l'une des premières du Royaume
Sans faire un inventaire précis des différents thèmes abordés dans la " Description... " on peut cependant retenir quelques traits marquants :
* les illustrations sont abondantes et sont, pour une certaine part, de la main du Président ;
* parmi ces illustrations on doit souligner la présence d'une Carte des fossiles de Bretagne . qui doit être considérée comme la première carte minéralogique de Bretagne ;
* le Président réfute l'idée, classique à l'époque, que les haches en pierre polie puissent être des " pierres de tonnerre" " et les considère comme des outils des anciens gaulois ;
* de Robien fait, pour la première fois, dessiner tous les vestiges mégalithiques visibles et les reporte avec beaucoup de précision. Il s'intéresse aux tumulus et refuse d'y voir des ruines de châteaux forts ou de constructions militaires de César. La présence, dans la région, de nombreux menhirs, le conduit à comparer tous ces vestiges avec ceux laissés ailleurs en Europe par les barbares du Nord. et à les attribuer aux gaulois, les tumulus étant interprétés comme des tombeaux.
Le 20 Février 1755, le Président de Robien devient membre externe de l'Académie de Berlin où il se retrouve en compagnie de français illustres comme d'Alembert, Bernouilli, Maupertuis et Voltaire ; il meurt à Rennes le 5 Juin.

Le naturaliste

Dès 1857, on reconnaît que cette partie de l'œuvre de Ch.-P. de Robien est largement dépassée. Toutefois, la mémoire du Président reste très vive au sein du Musée d'histoire naturelle. La destruction partielle du Musée pendant la seconde Guerre mondiale est suivie par sa fermeture définitive et la partie préservée des collections est récupérée par l'Université.

L'archéologue

Les travaux du Président de Robien sont devenus très vite une référence incontournable en matière d'archéologie. En 1870, le fonds de Robien a constitué le noyau initial du Musée d'archéologie avec, entre autres, la première collection de haches en bronze jamais réunie dans la province. Il faut en particulier rappeler que le Président est le premier à avoir établi le caractère funéraire des tumulus et des dolmens et à avoir retiré aux romains la paternité des monuments mégalithiques pour l'attribuer aux Celtes.
Au terme de cet examen rapide de la carrière de Christophe-Paul de Robien, le Président à mortier du Parlement de Rennes nous apparaît comme un "curieux" et un authentique savant des Lumières, issu de la noblesse parlementaire de province. Certes, la renommée de Christophe-Paul de Robien ne dépasse guère Rennes et la Bretagne mais, dans ces limites, et pour reprendre une expression de G. Aubert, le Président fait figure de "monument historique régional ".

Références

Aubert G. - 2001 -Le Président de Robien, gentilhomme et savant dans la Bretagne des Lumières. Collection Art et Société. Presses universitaires de Rennes. 396 pages.


LE LAPIDAIRE DE MARBODE DE RENNES

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Marbode de Rennes (ou Marbodus ou Merboldus) est né à Angers vers 1035 et s'est éteint dans la même ville le 11 Septembre 1123. Après avoir enseigné quelques temps à l'Ecole cathédrale d'Angers, Marbode s'est vu confier en 1067 la direction de l'enseignement pour le diocèse d'Angers. En 1096 Urbain II (pape de 1088 à 1099) le nomme évêque de Rennes. Ayant eu une vie semble-t-il assez agitée durant sa jeunesse Marbode aura, à partir de sa venue à Rennes, une conduite sans reproche et conforme à ses fonctions. Nommé administrateur du diocèse d'Angers en 1109, Marbode, devenu aveugle, se retire, à 88 ans, au monastère de Saint Aubin à Angers où il décède peu après.
Les écrits de Marbode ont été publiés pour la première fois en 1524 à Rennes et réédités par Beaugendre à Paris en 1708. Outre diverses vies de saints, des hymnes et des poèmes, l'œuvre de Marbode est surtout connue par ses lapidaires, ce terme désignant les traités consacrés aux propriétés et aux vertus des pierres précieuses. Ses hymnes ont été édités par Ropartz à Rennes en 1873. La bibliothèque de Géosciences Rennes (université de Rennes1) possède une copie d'une traduction du plus important des lapidaires de Marbode.
Au cours du temps, la valeur attribuée aux gemmes a évolué peu à peu et, outre les vertus magiques qui leur ont été attribuées très tôt par les peuples orientaux, elles ont acquis, petit à petit, une signification symbolique très forte et ont été de plus en plus utilisées dans des domaines très divers tels que l'astrologie ou la médecine. C'est ainsi par exemple que, d'après l'Exode, chez les Hébreux le pectoral du Grand pontife comportait douze gemmes différentes représentant chacune une des tribus d'Israël.
Les vertus des pierres ont été très tôt transmises par écrit. A l'origine ces textes étaient très différents les uns des autres sur le plan de la forme et du contenu mais, petit à petit, ils ont pris des formes bien définies. C'est ainsi que sont nés les livres connus sous le nom de lapidaires.
En Occident la tradition des lapidaires s'est surtout développée au Moyen âge à partir de divers ouvrages anciens tels que le De Lapidibus de Theophraste (écrit vers 315 av. J.-C.) , le Materia medica de Dioscoride (Ier siècle) ou l'Histoire naturelle de Pline (Ier siècle). L'un des plus anciens lapidaires médiévaux est celui de Saint Isidore de Séville (560-636). Parmi les lapidaires les plus connus on peut citer le De Lapidibus de Sainte Hildegarde de Bingen (1098-1179) ou le De Mineralibus d'Albert le Grand (1193-1280), mais ce sont ceux de Marbode de Rennes (1035-1123) qui sont restés les plus célèbres.
Marbode est l'auteur de quatre lapidaires: deux en vers et deux en prose:
- un petit lapidaire en prose consacré aux propriétés thérapeutiques des pierres
- un petit lapidaire en prose consacré à la signification symbolique des pierres
- un petit lapidaire de 99 vers consacré aux 12 pierres qui d'après l'Exode ornaient le pectoral du Grand Pontife et qui représentaient les 12 tribus d'Israël.
- un important lapidaire en hexamètres latins, connu sous le nom de De Lapidibus (ou Liber de lapidibus ), dont on possède plus de 125 manuscrits et qui a été traduit en hébreu, français, provençal, danois, espagnol, anglais, irlandais, italien ...
Le De Lapidibus comprend un prologue, 60 strophes consacrées chacune à une pierre et un épilogue dans lequel Marbode, constatant que son livre ne concerne pas uniquement les gemmes, propose le terme de Lapidum pour désigner son traité (Propter quod Lapidum titulo liber iste notatur). Ce lapidaire est largement inspiré des ouvrages de Theophraste et de Dioscoride ainsi que du De virtutibus lapidum écrit en grec par Damigeron et traduit en latin au Ve siècle avant J.-C. Outre les gemmes telles que l'améthyste, le saphir ou l'émeraude le lapidaire est consacré aux pierres dures telles que l'agathe, la cornaline ou le jaspe ainsi qu'à des matériaux comme le corail ou les perles. Un certain nombre de strophes concernent des pierres dont le nom ne signifie plus grand chose à notre époque et si la sardoine évoque encore pour certains la calcédoine brune, qui peut, actuellement, dire ce qu'est l'absicte, la diacode ou l'hyène. L'allectoire (De Allectorio) qui provient du ventre d'un chapon (Ventriculo galli) correspond à la chaponette signalée dans certains lapidaires du moyen âge et dont un exemplaire, taché de blanc et de rouge, figure dans l'inventaire du Duc de Berry en 1416 sans que l'on puisse pour autant trouver une correspondance dans la terminologie actuelle. La ligurienne (De Liguro) correspond vraisemblablement à la ligure de Pline, c'est à dire au succint ou ambre qui, comme la ligurienne, attire les petits brins de paille. Le contenu de la strophe consacrée à la galactide (De Galactida) permet de rapprocher cette pierre de la galactites (pierre de lait) des anciens, cet-à-dire du talc. Quant au terme céraunie (De Ceraunio), sa signification nous est connue par divers textes latins (Pline, Claudien...): il s'agit des pierres de foudre que Michel Mercati, intendant des jardins du Vatican (mort en 1593) considérait, dès le XVIe siècle, comme des outils datant des périodes ou l'homme ignorait le travail des métaux et que nous désignons maintenant sous le nom de haches de pierre. Il faut signaler que le terme céraunie a aussi servi à désigner les outils de silex. Marbode nous apprend que les céraunies tombent du ciel pendant les orages et que le fait d'en porter sur soi garantit une vie chaste, protège de la foudre, assure le succès dans les combats et remplit le sommeil de visions charmantes.
Un choix de vertus parmi toutes celles attribuées aux 60 pierres du lapidaire peut donner une idée de ce type de traité:
* l'agathe trompe la soif et est bonne pour la vue;
* le jaspe est souverain contre la fièvre;
* le saphir rajeunit le corps, met à l'abri de l'erreur, rassure les âmes craintives et apaise les colères du ciel;
* l'émeraude est utile aux devins et aux avocats et rend la raison aux insensés;
* le béryl est utilisé contre les troubles du foie et pour éviter les rots intempestifs;
* l'améthyste évite l'ébriété, le corail fait fuir les monstres, la gérachite [?] protège des piqûres d'abeilles, l'hématite est un bon remède pour la diarrhée, la galactide donne du lait aux nourrices, l'androdragme [?] apaise la colère enfin la diacode [?] est indispensable pour évoquer les morts.
La Ville de Rennes reconnaissante a donné le nom de Marbode à une allée située dans le quartier du cimetière du Nord et, si vous surfez sur Internet, vous pourrez trouver un poème attribué à Th. Chassériau. S'il s'agit bien du peintre (1819-1856), et si l'attribution est exacte, les talents de l'auteur s'expriment de manière beaucoup plus évidente dans ses tableaux que dans ce poème:
Dans les rues de Rennes
Parfois rôde
Une reine au cœur de granit
Et tout noctambule un peu ivre
En la croisant repense au livre
De Marbode. Traduits en ancien français, les vers de Marbode relatifs à l'améthyste ont une tout autre saveur:
D'Inde nus vient iceste piere,
E est a entailler legiere,
Ki l'a sur sei n'eniverra
(première traduction française du lapidaire de Marbode)

Quelques lectures possibles :

Marbode de Rennes - Liber Lapidum. Traduction française en vers - 1870 Mémoire de la Société archéologique d'Ille-et Vilaine, 7: 91-157
P. Monat - Poème des pierres précieuses - Petite collection Atopia - Editions Jérôme Millon        


Le baron et la baronne de Beausoleil

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Au début du XVIIe siècle, le baron de Beausoleil, Conseiller et Commissaire des Mines de Hongrie, s'est vu confier, à plusieurs reprises, des missions officielles en France, afin de procéder à diverses recherches dans le but d'établir un état des ressources minières du royaume. Les résultats des travaux conduits en France par le baron et son épouse nous sont connus par plusieurs publications reproduites dans l'ouvrage de Gobet (Les Anciens Minéralogistes du Royaume de France) édité en 1779 : le Diorissimus de materia prima lapidis (1627), la Véritable déclaration de la découverte des Mines et Minières de France (1632) et surtout la Restitution de Pluton, éditée à Paris en 1640, et qui pose quelques problèmes. En effet si l'édition de 1640 ne cite que deux mines en Bretagne " une mine d'améthiste, proche de la ville de Lannion, comme aussi une mine d'argent ", le texte publié par Gobet donne une liste impressionnante de gisements. Or Gobet dit avoir ajouté au texte de la baronne de Beausoleil un manuscrit que lui avait communiqué le minéralogiste français Romé de Lisle vers 1778, qui le tenait lui-même d'un médecin breton, Monsieur de la Rüe. Divers indices tendent à montrer que la partie ajoutée par Gobet au texte original de la Restitution est probablement dûe aux Beausoleil et qu'elle correspond à l'un des manuscrits perdus par les Beausoleil lors de leur séjour mouvementé en Bretagne.

Quelques éléments de biographie

Jean du Chastelet est né dans le Brabant aux alentours de 1578; il est baron de Beausoleil et d'Auffembach et a épousé Martine de Bertereau, originaire du Berry ou peut être de Touraine. Le couple a, semble-t-il, consacré l'essentiel de son activité aux travaux miniers, domaine dans lequel le baron de Beausoleil a occupé divers postes importants: Conseiller et Commissaire général des trois chambres des mines de Hongrie, Général des mines du Tyrol et du Trentin ainsi que des duchés de Bavière de Neubourg et de Clèves.
En France, l'exploitation des mines a très nettement régressé au cours du Moyen âge et les quelques entreprises survivantes ont disparu vers la fin du XVe siècle, suite, d'une part, à l'apport de métaux précieux en provenance d'Amérique et, d'autre part, aux conditions très instables créées par les guerres d'Italie et par les guerres de Religion. Henri IV n'a cependant pas oublié le passé minier du Royaume et, en 1601, il nomme son premier valet de chambre, Pierre de Beringhen, Contrôleur général des mines. C'est le nouveau Contrôleur général qui, au début des années 1600, fait venir en France les époux Beausoleil, à une date qui ne nous est pas connue de manière précise. En 1626, le marquis d'Effiat, successeur de Beringhen, les sollicite de nouveau et le baron reçoit une commission " pour se rendre dans les provinces afin d'ouvrir des mines, en faire des essais et donner des avis fidèles avant de statuer sur ce qui serait convenable pour les affaires de Sa Majesté ". Après être retournés en Allemagne auprès de l'Empereur Ferdinand, les époux Beausoleil, sont rappelés en 1628 et reviennent en France en compagnie de mineurs et de fondeurs allemands. Enfin, en 1634, le baron de Beausoleil, Conseiller d'Etat de l'Empire, se voit confier une nouvelle mission par le Surintendant général des Mines, Monsieur de la Porte de la Meilleraye. Durant cinq ou six ans, le couple travaille dans plusieurs provinces et demande diverses concessions au Conseil du Roy. La décision est retardée à plusieurs reprises et, en 1640, la baronne publie, en tête de la Restitution de Pluton, une requête adressée au cardinal de Richelieu qui, pensant avoir affaire à des aventuriers, fait enfermer le baron à la Bastille et la baronne à Vincennes, où, semble-t-il, ils achevèreront leurs pérégrinations.
Les Beausoleil constituent un couple tout à fait remarquable et, sur la base des droits qui leurs ont été concédés, c'est sur leurs propres deniers que toutes leurs prospections ont été conduites. Les méthodes de prospection employées, telles qu'elles sont décrites dans la Restitution de Pluton, ont un parfum d'alchimie et d'astrologie comme chez tous les métallurgistes de l'époque. Compte tenu des résultats obtenus, on peut cependant penser que la baronne ne nous livre pas tout son savoir et que les connaissances du couple, acquises " sur le tas " lors de leurs inspections dans les mines d'Europe, étaient sensiblement supérieures à celles de la majorité de leurs contemporains.

Le séjour en Bretagne

La commission de recherche minière des époux Beausoleil a été enregistrée au Parlement de Bretagne en 1627 et l'essentiel de leur activité dans la Province correspond à l'année 1628. Si on en croit le manuscrit transmis par le docteur de la Rüe et reproduit par Gobet, environ 80 indices métallifères ont été mis en évidence.

                                                  Ag    Pb    Pb/Ag     Au     Cu     Fe     Sn
Evêché de Rennes                        2       1        1          1                1
Evêché de St Brieuc                                        1                            1
Evêché de St Malo                                 1        1          1
Evêché de Vannes                        1       1                             1
Evêché de Quimper                     16       2        4          4       5       1      1
Evêché de St Pol de Léon                       2        2          1
Evêché de Tréguier                     9         9        1          6       3       1

Les mines signalées dans les évêchés bretons

(d'après la liste publiée par Gobet en 1779)

Durant la période (plus d'un siècle) qui s'est écoulée jusqu'à la redécouverte de ce texte en 1778, le manuscrit a circulé et quand, au début du XVIIIe siècle, la question des ressources minières a de nouveau pris de l'importance, il a vraisemblablement servi de base pour les campagnes de prospection qui ont abouti à la mise en exploitation de grands gisements tels que Pont-Péan (35), Châtelaudren/Trémuson (22) ou Coat-an-Noz (29).

En Bretagne, parmi les divers lieux de séjour des époux Beausoleil, seul celui de Morlaix nous est connu. A l'époque les chercheurs de mines avaient une réputation sulfureuse et l'on avait vite fait de les taxer de sorcellerie. Les bretons ne faisant pas exception à la règle générale, le baron, la baronne et leur suite sont regardés d'un mauvais œil, en particulier par La Touche Grippé, Prévôt provincial. Le Prévôt usant de son pouvoir de police et s'appuyant sur l'hostilité de ses concitoyens envers les Beausoleil, profite de leur absence pour se faire ouvrir les portes de la maison en présence du Procureur du Roi, pour perquisitionner et pour confisquer les bijoux de la baronne, les échantillons de minerais, divers papiers dont " les mémoires des lieux où ils avaient trouvé des minéraux, épreuves qu'ils en avaient faites , instruments pour découvrir les mines ". A leur retour les époux Beausoleil ne peuvent que constater les faits et protester énergiquement mais inutilement. Le baron et son épouse regagnent alors l'Allemagne et ne reviennent en France qu'en 1630. En 1632 la baronne de Beausoleil fait paraître la Véritable déclaration des Mines du Royaume de France où elle rappelle qu'elle a " été dépouillée d'une grande partie de [ses] biens par La Touche Grippé ". Malgré ses protestations, répétées en 1640 dans La Restitution de Pluton, elle n'obtiendra jamais gain de cause et ayant encouru l'hostilité du tout puissant Cardinal Duc Richelieu, elle achèvera son séjour en France dans un cachot à Vincennes, son époux subissant le même sort à la Bastille.

Quelques lectures possibles:

Martine de Bertereau, Baronne de Beausoleil - 1640 - La Restitution de Pluton. A Monseigneur l'éminentissime Cardinal Duc de Richelieu. Des Mines & Minières de France, cachées & détenues jusques à présent au ventre de la terre, par le moyen desquelles les Finances de sa Majesté seront beaucoup plus garndes que celles de tous les Princes Chrestiens, & ses sujets plus heureux de tous les Peuples. Paris, Hervé du Mesnil.
A. Descoqs - 1920 - La Bretagne minière et les prospections du Baron et de la Baronne de Beausoleil. Bulletin de la Société géologique et minéralogique de Bretagne, 1, 4:227-239.
P. Routhier - 1987 - Deux mineurs spoliés et emprisonnés ou " la Restitution de Pluton " (1640) par Madame la Baronne de Beausoleil. Travaux du Comité français d'Histoire de la Géologie, t.1, n°1: 1-8.

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