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Chroniques

LE LAPIDAIRE DE MARBODE DE RENNES

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Marbode de Rennes (ou Marbodus ou Merboldus) est né à Angers vers 1035 et s'est éteint dans la même ville le 11 Septembre 1123. Après avoir enseigné quelques temps à l'Ecole cathédrale d'Angers, Marbode s'est vu confier en 1067 la direction de l'enseignement pour le diocèse d'Angers. En 1096 Urbain II (pape de 1088 à 1099) le nomme évêque de Rennes. Ayant eu une vie semble-t-il assez agitée durant sa jeunesse Marbode aura, à partir de sa venue à Rennes, une conduite sans reproche et conforme à ses fonctions. Nommé administrateur du diocèse d'Angers en 1109, Marbode, devenu aveugle, se retire, à 88 ans, au monastère de Saint Aubin à Angers où il décède peu après.
Les écrits de Marbode ont été publiés pour la première fois en 1524 à Rennes et réédités par Beaugendre à Paris en 1708. Outre diverses vies de saints, des hymnes et des poèmes, l'œuvre de Marbode est surtout connue par ses lapidaires, ce terme désignant les traités consacrés aux propriétés et aux vertus des pierres précieuses. Ses hymnes ont été édités par Ropartz à Rennes en 1873. La bibliothèque de Géosciences Rennes (université de Rennes1) possède une copie d'une traduction du plus important des lapidaires de Marbode.
Au cours du temps, la valeur attribuée aux gemmes a évolué peu à peu et, outre les vertus magiques qui leur ont été attribuées très tôt par les peuples orientaux, elles ont acquis, petit à petit, une signification symbolique très forte et ont été de plus en plus utilisées dans des domaines très divers tels que l'astrologie ou la médecine. C'est ainsi par exemple que, d'après l'Exode, chez les Hébreux le pectoral du Grand pontife comportait douze gemmes différentes représentant chacune une des tribus d'Israël.
Les vertus des pierres ont été très tôt transmises par écrit. A l'origine ces textes étaient très différents les uns des autres sur le plan de la forme et du contenu mais, petit à petit, ils ont pris des formes bien définies. C'est ainsi que sont nés les livres connus sous le nom de lapidaires.
En Occident la tradition des lapidaires s'est surtout développée au Moyen âge à partir de divers ouvrages anciens tels que le De Lapidibus de Theophraste (écrit vers 315 av. J.-C.) , le Materia medica de Dioscoride (Ier siècle) ou l'Histoire naturelle de Pline (Ier siècle). L'un des plus anciens lapidaires médiévaux est celui de Saint Isidore de Séville (560-636). Parmi les lapidaires les plus connus on peut citer le De Lapidibus de Sainte Hildegarde de Bingen (1098-1179) ou le De Mineralibus d'Albert le Grand (1193-1280), mais ce sont ceux de Marbode de Rennes (1035-1123) qui sont restés les plus célèbres.
Marbode est l'auteur de quatre lapidaires: deux en vers et deux en prose:
- un petit lapidaire en prose consacré aux propriétés thérapeutiques des pierres
- un petit lapidaire en prose consacré à la signification symbolique des pierres
- un petit lapidaire de 99 vers consacré aux 12 pierres qui d'après l'Exode ornaient le pectoral du Grand Pontife et qui représentaient les 12 tribus d'Israël.
- un important lapidaire en hexamètres latins, connu sous le nom de De Lapidibus (ou Liber de lapidibus ), dont on possède plus de 125 manuscrits et qui a été traduit en hébreu, français, provençal, danois, espagnol, anglais, irlandais, italien ...
Le De Lapidibus comprend un prologue, 60 strophes consacrées chacune à une pierre et un épilogue dans lequel Marbode, constatant que son livre ne concerne pas uniquement les gemmes, propose le terme de Lapidum pour désigner son traité (Propter quod Lapidum titulo liber iste notatur). Ce lapidaire est largement inspiré des ouvrages de Theophraste et de Dioscoride ainsi que du De virtutibus lapidum écrit en grec par Damigeron et traduit en latin au Ve siècle avant J.-C. Outre les gemmes telles que l'améthyste, le saphir ou l'émeraude le lapidaire est consacré aux pierres dures telles que l'agathe, la cornaline ou le jaspe ainsi qu'à des matériaux comme le corail ou les perles. Un certain nombre de strophes concernent des pierres dont le nom ne signifie plus grand chose à notre époque et si la sardoine évoque encore pour certains la calcédoine brune, qui peut, actuellement, dire ce qu'est l'absicte, la diacode ou l'hyène. L'allectoire (De Allectorio) qui provient du ventre d'un chapon (Ventriculo galli) correspond à la chaponette signalée dans certains lapidaires du moyen âge et dont un exemplaire, taché de blanc et de rouge, figure dans l'inventaire du Duc de Berry en 1416 sans que l'on puisse pour autant trouver une correspondance dans la terminologie actuelle. La ligurienne (De Liguro) correspond vraisemblablement à la ligure de Pline, c'est à dire au succint ou ambre qui, comme la ligurienne, attire les petits brins de paille. Le contenu de la strophe consacrée à la galactide (De Galactida) permet de rapprocher cette pierre de la galactites (pierre de lait) des anciens, cet-à-dire du talc. Quant au terme céraunie (De Ceraunio), sa signification nous est connue par divers textes latins (Pline, Claudien...): il s'agit des pierres de foudre que Michel Mercati, intendant des jardins du Vatican (mort en 1593) considérait, dès le XVIe siècle, comme des outils datant des périodes ou l'homme ignorait le travail des métaux et que nous désignons maintenant sous le nom de haches de pierre. Il faut signaler que le terme céraunie a aussi servi à désigner les outils de silex. Marbode nous apprend que les céraunies tombent du ciel pendant les orages et que le fait d'en porter sur soi garantit une vie chaste, protège de la foudre, assure le succès dans les combats et remplit le sommeil de visions charmantes.
Un choix de vertus parmi toutes celles attribuées aux 60 pierres du lapidaire peut donner une idée de ce type de traité:
* l'agathe trompe la soif et est bonne pour la vue;
* le jaspe est souverain contre la fièvre;
* le saphir rajeunit le corps, met à l'abri de l'erreur, rassure les âmes craintives et apaise les colères du ciel;
* l'émeraude est utile aux devins et aux avocats et rend la raison aux insensés;
* le béryl est utilisé contre les troubles du foie et pour éviter les rots intempestifs;
* l'améthyste évite l'ébriété, le corail fait fuir les monstres, la gérachite [?] protège des piqûres d'abeilles, l'hématite est un bon remède pour la diarrhée, la galactide donne du lait aux nourrices, l'androdragme [?] apaise la colère enfin la diacode [?] est indispensable pour évoquer les morts.
La Ville de Rennes reconnaissante a donné le nom de Marbode à une allée située dans le quartier du cimetière du Nord et, si vous surfez sur Internet, vous pourrez trouver un poème attribué à Th. Chassériau. S'il s'agit bien du peintre (1819-1856), et si l'attribution est exacte, les talents de l'auteur s'expriment de manière beaucoup plus évidente dans ses tableaux que dans ce poème:
Dans les rues de Rennes
Parfois rôde
Une reine au cœur de granit
Et tout noctambule un peu ivre
En la croisant repense au livre
De Marbode. Traduits en ancien français, les vers de Marbode relatifs à l'améthyste ont une tout autre saveur:
D'Inde nus vient iceste piere,
E est a entailler legiere,
Ki l'a sur sei n'eniverra
(première traduction française du lapidaire de Marbode)

Quelques lectures possibles :

Marbode de Rennes - Liber Lapidum. Traduction française en vers - 1870 Mémoire de la Société archéologique d'Ille-et Vilaine, 7: 91-157
P. Monat - Poème des pierres précieuses - Petite collection Atopia - Editions Jérôme Millon        

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